France Inter en direct et en public des Rendez-vous de l’histoire de Blois à l’auditorium de la
Bibliothèque Abbé Grégoire.
La Marche de
l’histoire, de Jean LEBRUN. Vendredi
11 octobre à 13h30.
Invité :
Fabien Théofilakis
La question des prisonniers de guerre
allemands durant la Seconde Guerre
mondiale est relativement peu évoquée. Pourtant, ils furent près d’un million d’hommes à être
détenus en captivité en France. Il s’agissait d’ailleurs pour le général De
Gaulle d’ « une question capitale », dont il était bon de se servir
comme d’un objet d’expiation, de reconstruction mais aussi de rapprochement.
Dans sa démarche historiographique sur le
sujet, M. Théofilakis s’est appuyé sur des archives départementales et
municipales, ainsi que sur le témoignage d’anciens prisonniers de guerre
allemands. Les plus jeunes prisonniers avaient alors entre douze et quinze ans.
Un documentaire a été spécialement réalisé sur eux par Georges Guillot pour la
télévision française. C’est à travers
les témoignages que l’on remarque la très grande diversité des vécus de
guerre : car le plus le soldat était jeune à l’époque et plus la captivité
a été vécu difficilement. Pour certains, l’arrivée des soldats américains fut
vécue comme une rupture, une perte de repère, surtout à travers la vision de
soldats afro-américains.
La capture et l’organisation concernant
les prisonniers de guerre allemands se sont fait progressivement, les Français
n’ayant pas eu le temps de prévoir un cas de figure aussi extrême : en
1944 en Sologne, 18 000 soldats allemands se sont rendus aux F.F.I, qui
les remettent aux Américains. Au départ 120 camps français seulement sont prévus pour accueillir les
prisonniers. En raison de leur nombre grandissant (près de 3000 prisonniers supplémentaires
entre la mi-août et septembre 1945), les Français, dépourvus face à la
situation, sont obligés de réquisitionner tous les camps d’internement
autrefois prévus pour les déportés. Dans la pagaille ambiante, la convention de
Genève de 1929 qui impose des normes pour la gestion des prisonniers concernant
la nourriture où le logement n’est évidemment pas respecté et certains soldats
allemands capturés devaient vivre dans des conditions insalubres.
A la fin de la guerre, le pic des deux millions
de prisonniers de guerre allemands est atteint. Les camps ont alors pour
vocation d’être évacué et les prisonniers sont utilisés pour travailler sur les
routes, les voies ferrées, afin de participer à la reconstruction de la France.
Les prisonniers allemands sont envoyés en priorité sur les terrains à déminer,
où ils risquent leur vie à chaque seconde.
Face à la question morale que cela soulève par rapport à la convention
de Genève, Raymond Aubrac s’écrie : « Ce n’est pas moral, c’est
légitime ». De ce fait, 5000 prisonniers allemands sont morts dans ces
chantiers de déminage, contre 500 victimes du côté français.
Une campagne de prévention est lancée à
la fin de l’année 1945 par la Croix rouge pour améliorer les conditions de vie
des prisonniers de guerre allemands. Un de leur slogan est : « Si on
ne fait rien, 200 000 prisonniers sont voués à la mort ». C’est un enjeu politique essentiel puisqu’il
s’agit de sauver le prestige de la
France en montrant au monde entier que les prisonniers de guerre sont bien
traités.
La question de la foi n’est pas oubliée
puisqu’une mission est confiée à un prêtre allemand afin de former des
séminaristes dans les camps allemands, pour qu’ils deviennent prêtres de retour en Allemagne. Cette formation, qui
est appelé « le séminaire des barbelés », va former environ 950
prisonniers de guerre allemands.
Les opinions d’alors sont très divergentes
concernant ces prisonniers : dans l’opinion publique, la rancœur est
toujours présente, les prisonniers coûtent trop cher à la France en nourriture.
Dans la presse, les prisonniers de guerre sont conçus comme les pionniers du
rapprochement allemand. Le parti communiste voit les choses d’une façon très
négative : la méfiance est toujours présente et les communistes auraient
voulu une sortie de guerre beaucoup plus radicale.
A la fin de l’année 1945 jusqu’au début
de l’année 1946, s’organise la sortie des camps. Des commandos de travail sont
mis en place, ce qui établit un contact nouveau entre les prisonniers allemands
et les Français, une relation du quotidien. La trop grande liberté des
employeurs français a engendré des cas extrêmes : soit une fraternisation
interdite, soit une exploitation des ouvriers allemands, voire de l’esclavage.
En 1947, le gouvernement propose le
départ des prisonniers de guerre allemands, avec le choix de rester en France
pour ceux qui le souhaite, avec le statut de « travailleur civil libre».
Environ 140 000 prisonniers allemands ont choisi ce statut. Cette idée de
transformer une main d’œuvre captive en main d’œuvre libre est pensée dès 1945.
Ces travailleurs libres peuvent adhérer aux syndicats mais ils n’ont pas le
droit de grève. Ce sont ces prisonniers qui vont devenir la tête de pont d’une
immigration allemande de près d’un million et demi de personne.
Fabien Theofilakis et Jean
Lebrun nous éclaire sur cette question méconnue des prisonniers de guerre
allemands en 1945. A travers leur histoire, il nous livre les clés pour
comprendre les relations franco-allemandes qui se renforcent dès les années 1950.
Anne Thibault, Marion Touillet et Alexandra Buron.