Antoine
Prost, homme modeste, rigoureux, s'installe face à une salle comble.
Comment ne pas citer cet historien qui honore de sa présence, de son
travail et de son engagement les Rendez-vous de l'Histoire?
«La
comparaison entre la mémoire et l'Histoire est fascinante». Par ces
mots, Antoine Prost explique que la mémoire construit son roman à
travers la commémoration et que l'Histoire prétend atteindre une
réalité passée. Il s'agit de mesurer l'écart entre les deux
récits, la mémoire et ce que les historiens peuvent en tirer, mais
aussi de voir l'évolution de la commémoration de la Grande Guerre.
De 1919 à nos jours, elle est commémorée mais pas célébrée. La
commémoration est une «véritable entreprise».
Antoine
Prost développe deux idées essentielles qui permettent de
s'interroger sur la commémoration. D'une part, il montre que «la
guerre est décrite comme une épreuve pour la société toute
entière». C'est la France toute entière qui va commémorer.
Dès
lors, la commémoration prend des formes multiples, tout comme sa
communication. C'est la mémoire d'une épreuve que la population
toute entière a traversée. Par ailleurs, la commémoration est
placée sous le signe du deuil avec les monuments aux morts. Il faut
restituer à chaque mort son visage et son histoire particulière.
Les listes de noms disposent alors d'une force nouvelle. Un autre
support à ne pas négliger aide le travail de mémoire : les lettres
de poilus. «La guerre est une épreuve de tout la société
mobilisée». Pour Antoine Prost, cette commémoration est biaisée
car elle entraîne une description de l'épreuve au sens passif et
non au sens actif. D'autre part, Antoine Prost développe le
caractère mondial de la guerre. L'enracinement national dans la
commémoration n'est pas complet : il y a aussi la commémoration des
étrangers à ne pas négliger. Deux tiers des dix millions de morts
de la guerre 1914-1918 sont étrangers.
Le
local n'a pas la même vue du monde que l'échelon national quant à
la commémoration. Il y a cinquante ans, les discours officiels
commémoraient les grandes batailles, comme celle de la Marne, où
les Français s'étaient illustrés. Aujourd'hui les propos sont
différents avec la politique franco-allemande instaurée depuis la
poignée de main entre François Mitterand et Helmut Kohl en 1984.
Antoine Prost dénonce cette idée fausse que la Grande Guerre trouve
son origine dans l'idée de revanche avec l'Allemagne. Il dénonce
aussi la dimension politique de la guerre qui est passée sous
silence dans la commémoration.
L’État assure l'effort de guerre tout en essayant de maintenir un
niveau de vie minimum pour la population. Mais Antoine Prost montre
un exemple de la faillite de l’État : en 1918, les magasins sont
vides et le marché noir commercialise un tiers du ravitaillement.
L’État
a-t-il le droit de faire tuer autant de jeunes ? Un tournant s'opère
pendant la guerre. Il y a un refus collectif d'obéissance qui va
jusqu'aux mutineries. Les droits des citoyens s'affirment face à
l’État. La remise en question est visible dans le court terme.
Mais une question plus profonde apparaît aussi : pourquoi l’État
nous fait-il tuer ? Il faut savoir que l’État ne rend pas public
ses buts de guerre. Il laisse donc planer le soupçon que ce sont des
buts expansionnistes, buts que les citoyens n'acceptent pas. La mise
en place de la construction européenne apparaît comme
l'aboutissement de la volonté d'instaurer la paix.
Antoine
Prost développe donc une réflexion sur la commémoration, son fond
et sa forme tout en interrogeant les liens entre l’État, la
société et l'armée, afin de comprendre de quelle manière il faut
commémorer. Quel dommage qu'il n'ait disposé que d'une heure pour
parler d'un sujet qui nous concerne tous et qui est toujours
d'actualité avec la célébration du centenaire de la Grande Guerre.
Petite
interview d’A. Prost, en coup de vent, à la fin de la conférence :
D’où
vous est née cette passion pour l’histoire ?
_
Ah ! (me dit-il, un peu étonné) J’aime comprendre le
monde dans lequel je vie, comprendre ce qui se passe autour de moi.
Quand j’ai commencé à faire de l’histoire, j’ai tout d’abord
voulu comprendre pourquoi on avait perdu en 40. Et pour les gens de
ma génération, c’était la question. Beaucoup de mes collègues
américains voulaient parler du tabou de Vichy mais moi je trouvais
ça beaucoup plus intéressant de parler de la défaite car si on
n’avait pas été battu, on n’aurait pas eu Vichy. On en vient
parfois à faire l’histoire de Vichy en oubliant qu’il y avait
des allemands en France.
Marion
Touillet, Margaux Degrenne, Alexandra Buron et Anne Thibault.
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